Cité Messidor

Quand Messidor était une forêt,

Un texte de Jean d’Osta

Pourquoi toutes les drèves de notre Cité Messidor portent-elles des noms qui rappellent la culture de la vigne ?

Ceci est une très longue histoire, qui débute en l’an de grâce 1106, lorsque le seigneur Gilbertus, fils de Baudoin d’Alost, partit pour la croisade, après avoir prié l’abbé Fulgence, supérieur à l’abbaye d’Afflighem, de bâtir un cloître où sa mère Oda et sa sœur Lutgarde pourraient séjourner pieusement avec d’autres dames nobles.

Fulgence, ayant reçu à cette fin divers dons et legs, fonda donc un prieuré dans la vallée de la Senne, au pied d’un grand versant boisé prolongeant la forêt de Soignes.

Cette partie montagneuse de la forêt était une possession domaniale du prince souverain et on l’appelait « Vorstbosch », c’est à dire « Bois du Prince » (Prince se dit Vorst en flamand, Fürst en allemand et « first » signifie encore « premier en anglais). Ce mot fut plus tard traduit en latin d’église par « Forestum » (sans doute par analogie avec « forestis sylva » qui signifie « forêt du dehors » et qui devint simplement « forêt »). Mais l’étymologie véritable de notre commune est princière, vorstelijk en flamand, et non sylvestre comme l’indiquent à tort les historiographes modernes. D’ailleurs, aucun de nos nombreux villages boisés ne se nomme Forest, mais bien « bos » : Droogenbosch (bois sec), Bosvoorde (gué du bois), etc…

Il est vraisemblable qu’à côté du prieuré devaient se trouver déjà quelques rustiques habitations, peut-être un village dont le nom primitif ne nous est pas parvenu. Ce site était hospitalier : il offrait un clair cours d’eau, des pâturages, des terres fécondes au bord d’une forêt giboyeuse dont la hauteur arrêtait les vents du nord. En tout cas, d’assez copieuses archives religieuses montrent que ce prieuré prospéra rapidement et attira dans son voisinage de nombreux paysans, artisans et marchands qui se bâtirent des habitations de bois le long du ruisseau dont le tracé sinueux coïncide avec l’actuelle chaussée de Neerstalle.

Peuplé de dames bénédictines, ce prieuré dépendait de la grande abbaye d’Afflighem. Il devint en 1238 une abbaye autonome, dont le pape confirma l’indépendance en 1245. Dès lors, les constructions abbatiales, bâties de briques et de belles pierres de taille, se multiplièrent d’autant plus vite que les cinquante religieuses qui formaient régulièrement la communauté provenaient de familles riches.

L’abbaye eut ainsi bientôt un hôpital, une pharmacie, une hôtellerie, une brasserie, une carrosserie, une briqueterie, un moulin (à eau), une meunerie, une boulangerie et de vastes jardins potagers. Il ne lui manquait qu’un vignoble … Pendant près de six siècles (de 1238 à 1797), la riche abbaye de Forest exerça sur le village une sorte de tutelle souveraine. Non seulement parce que la plus grande partie du sol de l’actuelle commune lui appartenait, mais aussi parce que l’abbesse avait reçu du duc de Brabant la « seigneurie » de Forest, avec divers privilèges, immunités et pouvoirs judiciaires et fiscaux.

Au 13ème siècle, la plus grande partie du sol forestois était boisé. Il s’agissait d’une pointe de la Forêt de Soignes qui atteignait l’actuelle place de l’Altitude Cent et recouvrait les parages aujourd’hui occupés notamment par les artères dénommées Rosendael, des Sept Bonniers, Minerve, du Domaine, Gatti de Gamond, du Globe, Victor Rousseau, Fontaine Vanderstraeten, Denayer, Kersbeek, Beukenberg, du Jonc, de Haveskerke. Bref, tout le « haut de Forest » (sauf une partie sablonneuse occupée aujourd’hui par la prison) et tout le versant étaient boisés.

Le plateau proprement dit se nommait « Zevenbundersbos » ou Bois des Sept Bonniers (le bonnier était une mesure de surface forestière valant environ 90 ares). La partie déclive correspondant au parc Duden était le « Kruisbos » ou Bois de la Croix. La partie centrale du versant (tennis, Forest-National, stade de football) s’appelait « Beukenberg » (Montagne aux Hêtres) et la partie méridionale du versant, celle ou s’étend aujourd’hui la Cité Messidor, a été nommée (tardivement, semble-t-il) « Wijngaerd », c’est-à-dire « Vignoble ».

Pourquoi ce nom ? Il n’y eut jamais de vignobles à l’endroit de notre cité. Mais ce nom provient apparemment de la proximité du grand vignoble que les abbesses plantèrent pour leur usage, au 14ème siècle ou au début du 15ème, après avoir fait abattre à cette fin la plus grande partie des hêtres du Beukenberg – là où l’on voit aujourd’hui Forest-National, le Petit Palais des Sports et les tennis de la Forestoise. Cet endroit, bien exposé au soleil de midi, était le mieux protégé des vents froids du nord-est, grâce aux grands arbres du Kruisbos (Duden) et du plateau des Sept Bonniers.

On peut s’étonner qu’une abbaye de femmes éprouvât le besoin de disposer d’une notable quantité de vin. Mais en étudiant l’histoire médiévale des principales abbayes de l’Europe occidentale (comme l’a fait le savant professeur Léon Moulin, dans son livre « La vie quotidienne des Religieux au Moyen-Age »), on s’aperçoit qu’après les grandes invasions barbares, c’est l’Eglise qui a remis en honneur et perfectionné la culture de la vigne et en a fait un art raffiné. Non seulement parce que le christianisme a besoin de vin pour célébrer la messe, mais aussi parce que, comme l’a dit Saint Benoît lui-même, le vin est bon pour la santé (« bonum vinum »), à condition d’être bu à dose modérée, dans les limites réglées par les supérieurs ou les évêques. Presque toutes les grandes communautés religieuses, tant féminines que masculines, produisaient leur vin elles-mêmes, avec grand soin. C’est à elles que nous devons le Meursault, le Pommard, le Beaune, le Vosne-Romanée, le Beaujolais, le Châteauneuf-du-Pape, le Douro, le Liebfraumilch, etc.

Les vignes de Forest n’ont pas produit de cru illustre, mais elles ont certes réjoui durant de longs siècles les nobles dames de l’Abbaye et aussi leurs nombreux serviteurs, ouvriers et villageois.

Toutes les drèves de notre belle cité-jardin ont des noms qui rappellent la vigne et le vin, en souvenir de l’ancienne appellation de ce lieu : Wijngaerd ou Vignoble. Mais ce serait une erreur de croire qu’il y eut jamais des vignes à l’endroit des drèves du Tastevin, des Vendanges, de Champagne, d’Anjou, des Futailles ou de la Grappe. Cet endroit a toujours fait partie du « Beukenberg » (Mont des Hêtres), vaste versant boisé qui s’étendait de l’actuel parc Duden à l’actuel parc Jacques Brel, et ce n’est qu’à partir du 18ème siècle, peut-être du 17ème, qu’on commença à l’appeler Wijngaerdberg ou Wijngaerdbosch en raison de son voisinage immédiat avec le grand vignoble que l’Abbaye de Forest avait créé vers le 14ème siècle sur la partie centrale du Beukenberg, déboisée à cette fin (à l’endroit occupé aujourd’hui par les tennis, Forest-National, le terrain de football et le Petit Palais des Sports).

A la fin du 18ème siècle, les abbesses furent dispersées par les envahisseurs français. La vieille abbaye et ses terres furent vendues publiquement le 8 ventôse an V (février 1797). Et dès lors, il n’y eut plus personne pour s’occuper du vignoble. On y planta bientôt du froment, des haricots et autres légumes. Le terrain fut revendu par lots et on y traça des chemins publics.

Plus tard, vers 1875, un grand cimetière fut établi sur l’ancien vignoble, en remplacement de l’ancien cimetière entourant l’église Saint-Denis. Quant à la terre boisée ou s’étend à présent Messidor, elle fit partie d’un lot de quelques douze hectares, comprenant une partie « utile » (à bâtir ou à cultiver), c’est-à-dire notamment les actuelles avenues Zaman, de Monte-Carlo et du Globe) et une partie boisée (la future Cité Messidor). Ce lot fut acheté par M. Nicolas Rouppe, futur bourgmestre de Bruxelles, pour la modique somme ( ?) de 2.250 livres. La livre française était synonyme de « franc » et valait autant que la livre anglaise. Elle était divisée en 20 sous (excalins ou shillings) et chaque sou en 12 deniers (12 pence en Angleterre). Le franc était donc encore une précieuse pièce d’or qui valait 240 deniers. Monsieur Rouppe agrandit encore quelque peu son bien avant de le vendre à un Français nommé Passy, qui le revendit en 1816 au général J.B. Dumonceau, un Bruxellois qui s’était battu contre l’Autriche et s’était ensuite mis au service de Napoléon puis du roi de Hollande.

C’est Dumonceau qui fait bâtir, à la lisière du bois qui subsistait du Beukenberg, un fort beau château à donjon et tourelles, d’après les plans du célèbre architecte Cluysenaer (qui n’avait pas encore construit les Galeries Saint-Hubert). Le général Dumonceau n’a pas joui longtemps de son castel, car il mourut en 1821. Son beau-fils, le juge De Bavay, le vendit en 1861 à une demoiselle Lucas, qui le revendit en 1880 à M. Léon Fontaine, un jeune ingénieur bruxellois, époux de Marie Vanderstraeten.

Monsieur Fontaine garda intact le bois qui attenait à son château et entoura son vaste domaine d’un haut mur de trois kilomètres, goudronné de noir ; mais il fit don à la commune de Forest d’un terrain d’un demi hectare, avenue Zaman, pour y construire un hôpital civil (ce bâtiment a plus tard été transformé en école). En remerciement, la commune donna en 1902 le nom de M. Fontaine à l’avenue du Cimetière.

En 1915, pour éviter la confusion avec la rue de la Fontaine, proche de la gare du Midi, le nom de l’avenue forestoise devint conjugalement « Fontaine-Vanderstraeten ».

Monsieur Fontaine mourut en 1923. Ses quatre filles restèrent en indivision. Le château fut occupé durant la dernière guerre par l’armée allemande (dont les besoins en bois dégarnirent considérablement le Beukenberg). Mal entretenu et délabré, le beau château était bon pour la démolition.

Or, en 1950, un haut fonctionnaire du Ministère des Finances, M. Gaillard, rêva que ce vestige du Beukenberg ou Wijngaerdbosch, pourrait être très opportunément et très agréablement transformé en une agglomération de logement unifamiliaux à loyers modestes, notamment pour les employés de son ministère.

C’était un homme entreprenant, un « battant » : de son rêve, il fit une superbe réalité…

 

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